MARA FORTUNATOVIĆ

L’artiste comme boussole

S’il nous venait à l’esprit d’interroger la fonction de l’artiste au XXIè siècle, l’œuvre de l’art – dit minimaliste –  de Mara Fortunatović, serait une invitation à saisir les enjeux de la fonction de l’objet indicible. Dans ce moment de civilisation saturée par  le tout et le trop de l’objet, l’artiste nous montre et nous convie à regarder des objets singuliers.

Il est donc demandé au visiteur de bien vouloir consentir à se laisser surprendre par l’inattendu, la surprise.

Mais, en quoi cela consiste-t-il ?  Chut ! Ecoutons et suivons pas à pas, Mara Fortunatović …

L’acte de traiter le réel

Le corps de l’artiste pris comme objet de l’Autre, articulé à la pulsion scopique, organise le réel en le chiffrant.  Ici l’image liée à la jouissance imaginaire, interroge la place du désir de l’artiste.

L’acte de regarder

L’objet regard est ici déplacé par le medium de la vidéo. Le savoir-faire de l’artiste interroge le regard comme œil de ce qui regarde l’objet. Qu’en est il alors du regard ? Si l’artiste regarde l’œil, le regard disparaît. La présence de l’objet surgit alors à partir de son absence. La place du regard de l’artiste s’évide et interroge la topologie du trou.  

Le langage comme objet

Ici l’objet de l’art est élevé à la dignité de la Chose. L’artiste accomplit une déconnexion entre l’image et la signification. L’artiste rend visible, par son désir, une tension appartenant au registre du manque.

L’acte d’instancier

L’installation comme objet de monstration pour l’artiste est un tenant lieu, elle fait surgir une Autre scène prise dans une disjonction entre représentation et réalité. Autrement dit, elle fait rupture. Ici la jouissance visuelle se borde de lignes comme autant de trace du traitement de l’absence articulé à la lettre.

L’acte artistique comme réveil

L’artiste s’émancipe du cadre  Elle le subvertit. Si la fonction du tableau, est l’espace où l’artiste donne à voir au regardeur. L’image fait voir : Tu veux regarder, et en invitant le spectateur à être objet du tableau, l’artiste montre en particulier : Eh bien, vois donc ça ! C’est là où l’artiste met à l’épreuve le regardeur, là où la jouissance visuelle  s’échappe de la signification.

L’ironie comme savoir-faire artistique

Face au réel intraitable, Mara Fortunatović fait un pari, celui de l’ironie, du pas de côté.  Par le traitement en chicane de la langue, elle sculpte les mots, comme autant de signifiants pris comme objet. Autrement dit, l’œuvre de l’art ici, est une invitation au réveil.  L’artiste nous invite au-delà de la répétition mortifère et mortifiante, à ouvrir l’œil et à regarder notre modernité.

Françoise Stark-Mornington

Pour Le lisible dans l’illisible, mai 2020