ISABELLE BONZOM

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Isabelle Bonzom « Camouflage, VII » 2013 – huile/bois – 130×130 cm
Collection particulière, Belgique
www.isabelle-bonzom.org

La puissance de l’art d’Isabelle Bonzom permet au contemplateur d’interroger l’expérience du regard.

Mais en quoi une œuvre fait-elle de l’effet sur celui qui se laisse aller à poser les yeux sur un tableau, un lieu, un espace ?

Au delà des qualités formelles et techniques, par quelle mise en œuvre la pratique picturale de l’artiste, donne-t-elle au spectateur quelque chose qui va dans le sens d’une certaine satisfaction ?

 

La fabrique du regard sur le vivant

La peinture dégage l’instance du regard de l’artiste, en présentifiant ce qui le concerne au plus intime. Elle est le voile tendu sur le trou que l’artiste recouvre, en y faisant surgir une image. Même devant le vrai, elle est composition. A la question de ce qu’est un corps vivant, le dire de l’artiste répond en donnant à voir le corps vivant noué au sexué et à la dialectique du désir.

A ce titre, l’artiste ne peint pas le corps humain comme une pièce de viande, Isabelle Bonzom le peint comme vivant.

 

L’acte de montrer  l’épique

Le rôle de l’artiste – dans notre contemporanéité – serait- il celui d’inviter l’œil à s’attarder, en le contraignant, à parcourir l’espace de la toile ? L’acte de peindre serait-il celui de condenser, en un seul tableau, le ressort de l’insaisissabilité d’images fixes et mobiles, rêvées ou imaginées? L’acte de l’art de l’œuvre de l’artiste peintre serait-il ce savoir-y-faire singulier avec l’acte de montrer là où son œil le conduit et là où son regard présentifie ?

Est-il celui qui, pour reprendre Baudelaire,  sait « arracher à la vie moderne son côté épique », en portant son regard sur le symbole  d’un deuil perpétuel?

 

Créer l’apaisement

L’œuvre de l’art mural de l’artiste donne à voir un espace à celui qui le contemple. Le voile se lève sur un mur peint, devenu paysage. C’est une image nouvelle d’où surgissent des traces picturales de corps vivants fixés dans un instant où la vie se présente active et agissante. L’animal, le végétal s’offrent à l’œil avide du spectateur. Notons ici, que le regard de l’animal n’est ni inquisiteur, ni inquiétant et s’avère peu exigeant quant à l’attente d’un retour. L’animal fixe le regardeur qui peut à son tour le regarder – droit dans les yeux. Ce support privilégié du regard, engendre une satisfaction voire un apaisement. Au delà de cet écran de peinture, une fenêtre sur le monde peut alors s’ouvrir pour celui qui s’est risqué à la rencontre de ce regard « inoffensif » et bienveillant, porté sur lui.

 

Un acte narratif

La peinture est-elle autre chose qu’une image ? La corporéité de la toile, son grain, la matière de la peinture employée lui confèrent une existence physique indépendante de l’image qui n’en serait que l’apparence. Isabelle Bonzom saisit – ici – les corps en mouvement « traversés » par l’expérience du regard. L’artiste interroge le désir d’apparition par sa vision du noir et de l’ombre. La couleur se fait fragments et pose la question de la traduction de la limite, voire du moment où se détache un objet du fond de la toile. L’artiste construit cette série de peintures, sur un mode d’objets communiquant les uns avec les autres. Des jeux colorés d’ombres et de lumières font surgir un réel qui communique la connaissance de la solitude – différente pour chaque être. La narration, portée par l’acte du peintre, fait surgir une présence de l’être vivant semblant se consumer dans le monde où nous sommes, prisonnier du moment de l’histoire.

 

 L’acte de créer le vide

Au premier abord, le pinceau de lumière capte le regard et captive le spectateur en faisant surgir l’objet qu’il cache. Par l’inventivité de l’artiste, le blanc, la toile interrogent un désir de mise en ordre de la disparition et de l’apparition. L’acte ainsi produit, pourvoit à celui qui s’est laissé aller à la contemplation du tableau, un point d’aveuglement. En offrant un espace évidé, le regard de l’artiste surgit et divise le regardeur en lui donnant accès à un lieu où la vision n’opère plus. Au moyen de cet acte, une proximité surgit, pour celui qui contemple la toile, avec ce qui ne le regarde pas et avec ce qui ne saurait se voir. L’œuvre résulte de l’acte par lequel l’artiste indexe ce vide, en faisant poindre l’objet du regard en tant qu’absence. C’est là où l’artiste offre à l’œil vorace du regardeur cette question : « qu’est ce que tu cherches à voir ? ».

Par la pratique de l’art du vide, l’artiste nous convie-t-il – en tant qu’ héraut des temps modernes – à ouvrir l’œil et à regarder le réel de notre époque, comme celui de la fabrique de « l’œil absolu », saturant  la dialectique de l’œil et du regard?

Pour le lisible dans l’illisible, Françoise Stark Mornington, novembre 2016

Entretien  référencé sur le site d’Isabelle Bonzom à l’adresse suivante : http://www.isabelle-bonzom.org/fr/actualite.html