François Rocamora

photo François rocamora

 

Une vision du monde

Pour François Rocamora, l’art de peindre se déploie autour d’un aménagement de la surprise et de l’imprévu. Le regard pris comme objet pictural est jouissance de l’œil et de l’esprit. Entre la mise en mouvement de la pensée et de l’image, la création artistique se construit à partir d’une faille, d’un espace élidé de sa substance où s’isole le regard. Il s’agit ici – pour l’artiste peintre – de ne pas uniquement se contenter de présenter un tableau, mais devant la toile nue de produire la matière et de représenter le réel d’une manière non convenue.

A qui sait regarder, le pas-tout visible émerge comme une vision du monde que l’artiste propose au regardeur.

Produire un réel nouveau autour d’une mise en série de toiles invite à cette jubilation singulière que produit une œuvre lorsqu’elle s’est intégralement métamorphosée en une matérialité pure. Si François Rocamora se rapporte à l’histoire des idées et de la création artistique – spécifiquement picturale – son œuvre détonne, interroge, arrête. Ici l’image n’est nullement une unité picturale où le regard pourrait assouvir sa maîtrise, elle fait voir, elle montre, elle désigne l’effraction du réel et son traitement par la mise en tension du figuratif et du représentatif.

Entre mot et image 

Pour l’artiste, l’abstraction picturale avec sa dimension expressionniste répond à la même question : comment reprendre sans répétition le geste nouveau de la peinture.

La réponse est apparentée à la question du langage. Pour François Rocamora la peinture se pense et se pose comme un signe : une surface peinte à portée significative. Dans un renvoi référentiel, ce sont les regardeurs qui projettent sur les toiles des sens qui se nouent et se dénouent. Elle est langage : les toiles parlent, interrogent. C’est une trace de la traduction, d’une transposition d’une rencontre singulière avec l’innommable. La toile est un évènement contemporain qui véhicule un langage autonome. L’image est reprise au service exclusif de la construction qui s’effectue par des contrastes d’ombre « monochrome » et de lumière et dans la variation de couleurs primaires.

Entre le mot et la chose

Si l’œuvre de l’artiste dit quelque chose de son rapport au monde, sous le geste du peintre il y a cette tentative de cerner l’inadéquation du mot et de la chose, en forgeant la langue qui surgit comme autant de solutions, de trouvailles et d’inventions. L’homme du XXIe pris dans le mouvement de la post modernité est porté jusqu’à la pointe du vertige, comme flottant, hors sol.

L’agencement fictionnel met au jour les rets de la prise de la langue sur le sujet. Le regard de la perspective espace spécularisable – non significantisable – montre ce qui est étrange et qui ne cesse pas de se montrer en le rendant équivoque.

 photo François rocamora - expo 2014

Traitement de l’objet regard

Dans l’œuvre sous-titrée Over the rainbow, François Rocamora fait surgir de sa vision de l’ombre un désir d’apparition et de mise en ordre où il invite à qui sait regarder, à voir sans être vu. Mais cependant la position du regardeur dans la toile n’y est pas entièrement passive. En s’arrêtant, il procède d’une maîtrise qui sous l’apparence d’une immobilité kinesthésique, exerce un pouvoir nouveau sur le visible. La représentation de la transformation du monde en spectacle élide le fait que le regardeur est regardé. Regard de l’Autre, regard sur le regardeur scotomisé par le franchissement du bord du cadre de la toile signe les limites du règne du même, de l’homme de rien, en bref de l’homo economicus. Pris dans un avenir qui se dérobe, le sujet déploie comme un au-delà de la décision de l’Etre, la dimension de l’ex-sistence.

Dans cette toile, la technique de l’artiste se transforme. S’autorisant les coulures, un nouveau rapport à la matière auquel il semble s’être longtemps retenu, s’est inauguré. Le déploiement du thème décliné en trois séquences témoigne d’un élargissement du geste, de la dynamique de l’histoire déclinée en plusieurs séquences. Dynamique de la toile dont témoignent à la fois ces ajouts comme autant de traitements nouveaux de la matière.

Traitement du réel

Dans l’œuvre de François Rocamora, un singe est un singe, un perroquet est un perroquet, cependant au-delà de l’objet artistique se produit la représentation, soit l’acte de peindre. Son savoir-faire se révèle dans l’épaisseur de la matière représentée prise entre les rets de la condensation et du déplacement comme dans la toile nommée Grasshopper. Ici la fonction de l’image représentée dans le tableau vise à combler le sentiment de trou auquel se confronte l’artiste – comme chaque parlêtre – trou dans le savoir définissant le réel sans loi ni sens.

Dans la toile intitulée A s’en dormir à la légère, l’artiste s’élance sur un point de fuite, soit l’indicible du trauma en tissant la langue autour d’un trait mis à jour dans cet espace de représentation montrant le leurre où le sujet pris entre vision, perception se heurte au mode de représentation du corps, soit l’invisible hors du champ spéculaire. Le peintre est amené à peindre le monde et la toile montre le particulier. A cet égard, l’art du figuratif et du représentatif lui permet de passer de l’un à l’autre. Si la création ne peut échapper aux contraintes académiques elle n’en reste pas moins une invention singulière, seul levier pour maintenir la passion de l’ex-sistence. A ce titre, l’artiste est un passeur entre les mots qui désignent et les images qui font voir, comme autant de modalités de traitement du réel. C’est là par son savoir-y-faire que surgit le visible dans l’invisible.

Consultable sur le web : www.saatchionline.com/Rocamora

Cet entretien a été diffusé sur www.radio-a.com

Françoise Stark Mornington

Pour Le lisible dans l’illisible, Février 2014

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